Analyse de Film: "Le Cri" de Michelangelo Antonioni (1ère Partie)

Publié le par Stockton

 

 

 

 

 

 

Le Miroir Brisé.

 

lecriLe Cri est le récit d’une fuite. La fuite d’un homme, dont les espoirs et le quotidien s’effritent à tel point que celle-ci devient la seule option. La fuite comme petite mort de l’âme. Et entre l’oubli de l’errance, et le néant de la mort, Aldo choisit. Aussi décide-t-il de quitter son petit village, nommé Goriano, afin de fuir Irma et tout le reste, tant l’absence de sens de son environnement semble lui peser. La rupture avec Irma semble dans un premier temps être la cause absolue du départ d’Aldo. Cependant elle se révèle n’en être que le déclencheur. Irma n’était que le dernier fil rattachant Aldo à la réalité. Et quand l’illusion amoureuse s’effondre, l’inconstance de l’Homme se présente comme un absolu, comme une fatalité, qui réduit les schémas confortables de la vie quotidienne à néant. La mort de l’amour rend au réel sa brutalité vive, et renvoi à l’indifférence fondamentale de la pierre.

 

Clément Rosset, dans le « Réel et son Double », oppose la pierre au miroir d’une façon pertinente qui aide l’analyse du film d’Antonioni. Pour Rosset, le miroir est un « faiseur de doubles », une fabrique à représentations. Le miroir dédouble la réalité lorsque celle-ci devient intolérable pour l’homme. Par opposition, la pierre représente l’absence de représentations, c’est-à-dire qu’elle renvoie à une indifférence, et une inertie fondamentale du monde. Aussi Irma brise-t-elle le miroir en rompant avec Aldo, et en lui révélant l’existence de son amant. L’image du couple s’estompe, l’illusion environnante se révèle, et cela plonge Aldo dans une incompréhension totale. Cette soudaine confrontation d’Aldo avec l’étrangeté du réel, lui fait alors adopter un comportement idiot. D’abord une idiotie au premier degré, une idiotie adolescente, qui marmonne et qui balance des coups de paluches mal-assurés. Ensuite une idiotie au sens psychanalytique, c’est-à-dire une confrontation permanente à l’étrangeté du réel, au singulier absolu. La fuite d’Aldo symbolise donc en quelque sorte une fuite des représentations. Disparition qui plastiquement, se traduit évidemment par la brume environnante, qui recouvre les formes jusqu’à les rendre indiscernables, mais également par une absence notoire de gros plans qui tend à uniformiser la texture du film, en empêchant de véritablement détacher un élément quelconque de l’ensemble. Aldo semble ainsi révélé au chaos, à la roche originelle, à la terre, à la solitude et à la singularité de toute chose, il semble faire corps avec un tout insaisissable et fondamentalement irrationnel.

 

Il est intéressant à ce titre de remarquer la présence notoire de la pierre dans « Le Cri ». Notamment à travers le personnage de Rosina qui, dans sa solitude passe son temps à jouer avec des cailloux. Comme si l’enfant, encore vierge des représentations illusoires du monde des adultes était confrontée plus directement à l’étrangeté du réel. Trois séquences du film semblent significatives à ce propos. La première correspond au moment où Rosina représente un nuage avec des cailloux, et où celui-ci est directement détruit par le bus à destination de Goriano. Toute tentative d’application de représentation à la pierre (au sens où nous l’avons esquissé) semble ainsi immédiatement annihilée par un évènement hasardeux, une contingence chaotique. La seconde intervient au moment où Aldo et Virginia s’embrassent dans une étendue désertique. Rosina les surprend alors qu’elle ramasse des cailloux. Cette découverte fait tomber la représentation, l’illusion du couple parental. Et ce sont les cailloux qu’elle ramasse qui la guident vers cette brutale prise de conscience. Stupéfaite, face à cette réalité, elle semble d’ailleurs semer les pierres qu’elle avait ramassées, à la manière du petit poucet, en s’enfuyant. La pierre comme seule guide à travers l’illusion. Enfin la troisième scène intervient lorsque le père de Virginia, en compagnie de Rosina, jette des pierres sur les nouveaux propriétaires de son ancienne ferme lorsqu’ils entreprennent d’abattre un arbre. Le vieillard alcoolique est très proche de Rosina, car il est également confronté à la solitude et à la singularité de toute chose. Il se rapproche de l’enfance, en tentant de fuir sa condition (n’oublions pas qu’il fugue régulièrement), et se rapproche ainsi d’une perception première du monde, hors des carcans représentationnels communs. Son jet de pierre résonne donc comme une tentative de ramener les nouveaux propriétaires à une perception terrienne du monde, comme une tentative de les sortir de l’illusion. ...

 

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