Analyse de Film: "Le Cri" de Michelangelo Antonioni (3e Partie)

Publié le par Stockton

 

 

 

le-cri-antonioni-4.jpgVirginia et Aldo.

 

 

L’Eternel Retour.

 

La troisième fuite remarquable dans « Le Cri », est celle du temps. L’écoulement du temps est tellement perceptible dans la fuite d’Aldo, que Chronos lui-même semble être un personnage du film. Et si la convocation mythologique peut sembler inappropriée, elle répond cependant à une ombre métaphysique présente en filigrane tout au long de la fuite du personnage. Le questionnement métaphysique n’est certes jamais abordé et le mot peut sembler trop fort, mais l’impression de latence, d’étirement du temps, la remise en question de son existence (ou de son illusion), et le fatalisme ambiant semblent pouvoir amener ce type de lecture. Car Aldo, dans son absence de volonté totale, tient de la marionnette, évoluant au gré d’une destinée hasardeuse. Les évènements même semblent en permanence arriver comme un asticot dans le kouglof. Par exemple, alors qu’Aldo doit décider s’il reste à la station service de Virginia, où s’il part au village le plus proche pour trouver du travail, un client débarque alors que Virginia, absente, poursuit un mauvais payeur. Aldo, se sentant dans l’obligation de répondre au besoin du client en absence de la gérante, s’exécute. Le travail trouve Aldo, plus qu’Aldo ne trouve le travail. Aldo semble ainsi n’avoir aucune emprise sur les évènements, comme si ceux-ci décidaient pour lui. Mais ne versons pas dans une lecture théologique, qui trahirait l’aspect amoral du film d’Antonioni. Il ne semble pas être question de destin. Et au contraire, il s’agirait plutôt ici d’une vision nihiliste du destin, une forme hautement fataliste de « L’éternel retour nietzschéen », où le Surhomme ne peut poindre car tout se répète quoi que l’Homme entreprenne. L’ombre métaphysique apparait donc en négatif, et la pesanteur de ce négatif est déployée par la lourde présence de Chronos. La présence massive du fleuve qui s’écoule, c’est le temps qui fuit indéfiniment. Et cette fuite semble aggraver la situation d’échec d’Aldo, en démultipliant son sentiment d’impuissance, son absence d’emprise sur l’indifférence d’un monde dont il se sent exclu.

 

A cette sensation diffuse s’ajoute le poids du passé. Et la valise qu’Irma ramène à Aldo prend l’allure d’un fardeau, qui se traîne d’un nœud sentimental à un autre. Ainsi Aldo l’oublie-t-il chez Virginia, comme pour signifier qu’il reste un peu de poussière sous le tapis. La valise symbolise ainsi de manière plus discrète l’incapacité d’Aldo à faire face aux situations, et amplifie l’impression d’une absence de résolution dans les relations qu’il tisse avec les différentes femmes qu’il croise. Le poids du temps se fait donc également sentir par cette présence fantomatique du passé qui hante les relations présentes. Et cela est valable pour la majeure partie des personnages. Pour Irma, avec la mort de son mari qui influe directement sur sa décision de rompre avec Aldo, pour Andreina avec sa fausse couche, etc… Et ainsi chaque personnage semble à la fois tenter de fuir sa condition, en se raccrochant paradoxalement à certaines formes du passé. Aldo ne cherche-t-il pas Irma en chacune des femmes qui croisent sa route ? Enfin, cet aspect cyclique et fermé, sans échappatoire possible, est représenté par le déroulement même des événements puisqu’Aldo effectue une boucle, le lieu de départ de l’errance étant également celui de son terminus. ...

 

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