Dossier sur la photographie de plateau: Analyse comparative d'un photogramme et d'une photographie de plateau (3e partie)

Publié le par Stockton

Une trahison nécessaire: Analyse de photographies et de photogrammes.

 

 

      Après avoir définit de manière plus ou moins exhaustive ce qui constitue la trahison de la photographie de plateau, et après avoir établit une justification théorique à cette trahison, tentons une approche plus concrète pour déterminer la nécessité de celle-ci.

Voici à titre d'exemple, un photogramme tiré du film « La Terre » d'Alexandre Dovjenko, sorti en 1930 :


photo-plateau.jpg

(Note Personnelle : ce photogramme a déjà été utilisé pour illustrer le texte « La jeune femme, poitrine découverte » de Claudine Paquot)

 

Malgré la bien piètre qualité de cette reproduction, on remarque que l'expression et la posture de la jeune femme représentée, expriment une émotion négative. Pleure-t-elle ? Crie-t-elle ? A-t-elle peur ? Le cadrage serré, presque étouffant, et la lumière latérale semblent amplifier ce sentiment d'effroi. Cependant nul ne peut répondre aux questions qui émanent de cette image car elle est décontextualisée. C'est un fragment substitué a toute une série d'images, qui ne fait donc plus sens.

Or, la séquence du film dont est extrait ce photogramme évolue dans des sphères bien lointaines de l'angoisse qui semble émaner de cette image, puisqu'elle « décrit la douce plénitude du réveil éclairé par le faisceau horizontal du soleil levant » et « le plaisir de son corps qui s'étire » (Claudine Paquot, « La Jeune Femme, Poitrine découverte ».) Le décalage total entre l'image reproduite ici et le sens du film, s'inscrit donc directement dans la problématique que nous avons développé précédemment. Le photogramme, même en étant un fragment parfaitement fidèle, de par sa nature même, au matériau filmique, trahit le sens du film, par son incapacité a représenter une séquence dans son ensemble.

A contrario, voici une photo de plateau du film « Casino » de Martin Scorsese, sortit en 1995:

 

Photo-de-plateau-Casino-2.jpg

 

Bien que cette photographie tienne du portrait, probablement à visée publicitaire, plusieurs éléments méritent d'y être analysées. Les postures des deux personnages, Ginger McKenna (Sharon Stone, à gauche), et Sam Rothstein (Robert de Niro, à droite) sont notamment assez révélatrices de l'ensemble des points de tensions qui parsèment leur relation à travers le film. Sam est tourné vers Ginger, sa compagne, alors que Ginger s'offre totalement au spectateur. Sam esquisse difficilement un sourire tendu, alors que Ginger, toujours dans un mode de séduction amplifié par l'utilisation du portrait, sourit à pleines dents. Ces deux éléments supposent déjà un décalage entre les personnages. Sam, visiblement sous pression, tente de garder la main sur une Ginger évanescente, déjà tournée vers autre chose, et dont l'absence de sentiments pour Sam mute en un jeu de séduction perpétuel avec les gens qui l'entoure. L'argent et le luxe nourrissent ses points de tension. Dans cette photo, le luxe est évidemment symbolisé par le jet privé en arrière-plan , et par les vêtements des personnages. Le jet, symbole luxueux et phallique, semble, tout comme Sam, tenter de retenir Ginger. Seul l'argent de Sam retient Ginger, et cela transpire de la photographie. Les rimes chromatiques renforcent cette sensation. Les vêtements sobres de Sam le matérialiste, possédant les richesses du couple, s'accordent avec l'avion. Tandis que les vêtements tape-à-l'oeil et aguicheurs de Ginger s'accordent avec l'immensité du ciel bleu, comme pour signifier son caractère insaisissable.

Ainsi, même si cette photo n'a pas sa réplique exacte dans le film de Scorsese, elle illustre parfaitement (du moins d'une façon plus parfaite que ne pourrait le faire n'importe quel photogramme que l'on pourrait extraire de la séquence) le sens et les enjeux de ce film. Et la comparaison avec les apparences trompeuses du photogramme tiré du film de Dovjenko, finit de convaincre de la pertinence de la photographie de plateau, et de la nécessité de sa trahison envers le matériau filmique originelle. Car l'artificialité de la mise en scène de la photographie de plateau permet d'éviter les erreurs de lecture que peut engendrer l'existence de photogrammes livrés à eux-mêmes, et elle protège ainsi le film qu'elle imite d'une dramatique trahison de son sens. ...

 

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